Main sur le cœur, les pieds sur terre et la tête pleine d’ambitions, Nikita Imambajev raconte comment, à partir d’un blog Tumblr, il a réussi à s’imposer dans la médiasphère belge. Rencontre avec l’infatigable fondateur d’Alohanews.

Ce projet a vu le jour, la nuit, dans une chambre située dans une cité du borinage. L’embryon est né sur des rimes inspirantes du chanteur Frank Ocean, issues de l’album Channel Orange, confie Nikita. Ses rêves d’adolescent, son désir puissant de s’exprimer ainsi que son envie puissante de se faire une place dans le journalisme, sont les principales causes l’ayant amené à créer, sur un coup de tête, un blog au logo orange (pour rappeler l’album qui l’a tant touché). Un Tumblr, qu’il appelle Alohanews, dans lequel il pratique le journalisme « à la sauce Nikita ». Près de 5 ans plus tard, la recette semble payer : son média rassemble aujourd’hui près de 20 000 followers sur Facebook, dégote des interviews exclusives comme celles de Damso et surtout, n’hésite pas à donner la parole aux jeunes.

Du haut de ses 29 ans, on rencontre Nikita dans les bureaux de Molengeek – un incubateur de startups- là où Alohanews a implanté son QG. En toute décontraction, casquette à l’envers et chemise bien taillée, il nous explique comment la musique et son background de jeune immigré belge, ont déclenché son envie de créer un média : « Après mon bachelier en communication, j’ai vu que je n’étais pas indispensable sur le marché de l’emploi. Je me suis dit qu’il fallait que je crée quelque chose, un blog ou autre chose, en plus de mon master en sciences politiques. Et c’est un peu grâce à l’album de Frank Ocean que j’ai créé Alohanews. Cet album m’a tellement marqué qu’il me donnait plein d’idées qui venaient de nul part. Un jour, il avait sorti un tweet très puissant du style “ Si un jour quelqu’un te traite d’homosexuel, frappe-le au visage et va t’acheter une glace”. Et la manière dont il a raconté l’histoire, ça m’a donné envie de faire pareil. Moi aussi j’avais envie de raconter des histoires pour créer du dialogue. »

La « street » comme marque de fabrique

Tout dépend des milieux : quand tu viens d’une cité, aller à l’université c’est un truc exceptionnel et quand tu viens d’une classe moyenne ou bourgeoise, c’est un parcours tout à fait normal.

Pendant la rencontre, entre quelques vannes bien placées, Nikita revient souvent sur l’amour qu’il porte à sa banlieue de Mons, parce que quelque part, elle l’a forgé. Né en Ouzbékistan, il pose ses valises en Belgique à l’âge de 10 ans. À 20 ans, aux yeux de sa famille et de ses amis de cité, il est vu comme un héros parce qu’il a réussi sur les bancs de l’école. Alors qu’à l’université, il se sentait un peu « extraterrestre », un peu « différent » parce qu’il vient d’un quartier populaire, confie-t-il. « Quand je rentrais dans ma cité tout le monde me disait  « toi t’as été loin c’est un truc de ouf” […] Tout dépend des milieux : quand tu viens d’une cité, aller à l’université c’est un truc exceptionnel et quand tu viens d’une classe moyenne ou bourgeoise, c’est un parcours tout à fait normal.  Moi aussi je voulais chercher cette normalité donc je me suis dit qu’à travers le rap je pourrais ramener des gens, les conscientiser et créer le débat. »

En effet, lorsqu’il s’agit de combats liés aux injustices et discriminations sociales, Nikita est prêt à le défendre avec son crédo info, Peace & Unity : « C’est bizarre mais c’est toujours le même combat, quand tu viens d’un quartier et que tu en sors entre guillemets. T’as l’impression d’avoir un devoir, que tu es redevable parce que cet environnement t’a donné beaucoup de bagages et que tu dois le lui rendre […] Alohanews n’aurait pas de sens si je n’avais pas eu cette réflexion, m’ayant permis de comprendre toutes ces inégalités que subissent par exemple les femmes ou encore les homosexuels. Si on se dévoue pour dénoncer un problème d’inégalité, il faut dénoncer les autres également. Et avec le temps, j’ai compris pourquoi on se faisait contrôler plus souvent par les flics, pourquoi il y a des injustices liées aux déterminismes sociaux. Mais pour dépasser ça et donner de l’éclat à ce combat, il faut être là pour d’autres combats, qui ne te concernent pas forcément. En tant que citoyen c’est vraiment important. »

Crédit : Julian Miranda

Quand le rap fait la force

Fan de rap, de textes lourds de sens comme ceux d’Abd Al Malik ou encore des punchlines de Booba ou de PNL, Nikita utilise le hip-hop comme vecteur de dénonciation pour parler de ce qui le touche ici et ailleurs. À travers la musique, il espère faire d’Alohanews, un média partisan de la diversité qui rassemble des jeunes issus de différents horizons. Cependant, il ne s’agit pas de n’importe quel média. Il conçoit le projet comme un espace de liberté où quiconque souhaite prendre la parole, peut s’exprimer sur une question, écrire un article et déclencher les discussions. « Je viens d’un quartier populaire, j’ai grandi dans le rap et sans prétention, je dirais que le hip-hop c’est vraiment l’espace idéal pour créer une société multiculturelle, même si je sais que ça sonne un peu pompeux. Mais notre démarche journalistique elle est hip-hop, déjà parce qu’on est indépendants », explique Nikita.

Là où les médias sur les réseaux sociaux pratiquent l’infotainment – ou l’information légère –  afin de distraire l’audience ou satisfaire les annonceurs, Alohanews tente d’apporter des nouvelles qui font sens : « On essaie de faire en sorte que quelque chose soit dit à travers chaque interview. Aujourd’hui, nous, journalistes, sommes dépendants d’un système économique et parfois les sujets que l’on choisit répondent à une certaine audience, à certains critères. Par exemple, on va plus choisir de parler de faits divers, des trucs comme ça pour plaire et on perd cette notion de quatrième pouvoir du journalisme. Il y a cette volonté de revenir un peu à l’essentiel, de se dire que nous sommes citoyens, qu’on va créer de l’information, des interviews où l’on entend des gens dire quelque chose et pas seulement s’amuser à la Konbini par exemple – même si j’aime bien le média bien entendu. Mais avec le recul, je me dis que si t’as appris un truc à la fin de l’article, c’est l’essentiel. »

L’instinct prime

Le résultat que tu attends n’est pas forcément le vrai résultat. Et puis, il y a d’autres choses à prendre beaucoup plus précieuses que l’argent, surtout si tu les entreprends toi-même.

« Quand tu veux lancer un projet comme celui-là, il faut parfois arrêter de rationaliser », explique Nikita. Au départ, Alohanews, c’était juste un de ses potes et lui qui parlaient de rap, de politique, de la société et de l’économie : « On faisait vraiment ça à l’arrache pour essayer de produire quelque chose. Quand tu n’as pas de voiture et que tu marches à pied pendant des heures parce que tu n’as pas de permis, mais après que tu réussis à faire rentrer des potes à des soirées chics où tu sais que tu ne devais pas rentrer, tu vois que le travail finit toujours par payer. Au final, le résultat que tu attends n’est pas forcément le vrai résultat. Et puis, il y a d’autres choses beaucoup plus précieuses que l’argent, surtout si tu les entreprends toi-même. » En guise de conseil pour se lancer dans un projet, il conclut : « N’attendez rien du résultat et vivez l’instant présent quand vous commencez quelque chose […] Parfois t’as des galères et tu te dis que ça n’aurait pas été aussi beau si ça n’avait pas été aussi dur. »

Muna Traub

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